LE BONJOUR D'ALFRED
1: Les débuts
Nous allons suivre Alfred Migrenne
(dorénavant cité
sous l'abréviation AM) pas
à pas dans ce qui se veut être
une bio-bibliographie aussi exhaustive que possible. Des extraits de
son œuvre seront cités. Nous vivrons avec AM
de sa naissance à
sa mort, et dans son sillage, combinant ce qu'il a pu écrire
avec ce
que d'autres ont écrit sur lui-même, pour nous
apercevoir que ce
bonjour, aujourd'hui bien relatif, a eu, en son temps, sa
résonance
certes bien modeste mais néanmoins nationale. Quelques
détails ont déjà
été mentionnés dans notre revue des
lieux. Le lecteur voudra bien
excuser les redites inévitables.
Il existe autant de biographies et de nécrologies d'AM
que de
feuilles dans lesquelles, au long cours de sa vie, ses œuvres
ont été
publiées. Une liste de ces feuilles sera donnée,
ainsi que le détail
des publications. Nous devons ces renseignements à AM
lui-même,
qui, en 1912 et pendant les loisirs forcés que la Guerre de
14 lui
procura, en a dressé plusieurs fois l'impressionnant
inventaire dans
des notes manuscrites intitulées Bibliographie,
notes et autres
extraits ; Le Cahier de ma Vie
Littéraire, Notes recueillies ;
Bibliographie, Notes et Autres, Extraits recueillis en 1912 et plus
tard ; Jugé par ses pairs.
Dans un autre cahier manuscrit (sans date)
intitulé
Les joies et misères de ma vie, 1847- 191?
(remarquons la lacune
volontaire) AM recense 8 notices biographiques
déjà écrites en
date de 1909.
Il commence par recopier son acte de naissance, s'intéresse
à la riche
histoire de la cité de
Bruyères-et-Montbérault.
Les lignes qui suivent nous éclairent sans besoin de
commentaire :
La maison où je vins au
monde
était la dernière de la
rangée qui est adossée à l'ancien
rempart, aux abords du Jeu de Paume.
Elle était des plus humbles et, si je me souviens bien, elle
ne
comportait qu'une pièce ; mais elle était
proprette. …. Maintenant elle
est toute délabrée ; le propriétaire
l'a abandonnée aux oiseaux, qui y
font leurs nids. ….(Mes parents) s'étaient
mariés au mois de décembre
1840 et, leurs dots réunies, ils possédaient 300
francs …. Sans compter
trois lopins de terre, grands comme un mouchoir de poche. Mais depuis,
deux enfants …. leur étaient venus, l'ouvrage
avait manqué et ils
s'étaient endettés. J'arrivais dans un mauvais
moment. Pourtant je fus
dorlotté (sic) comme les deux autres et comme eux encore je
grandis
tant bien que mal. …. (Ma mère) travaillait
quinze heures par jour tant
à la maison qu'au dehors. …. En 1856 le pain
renchérit formidablement.
Un jour qu'elle venait d'en sortir une cuisson du four elle me dit en
m'en donnant un morceau, lequel faisait peine à voir, tant
il était
noir :
--Tiens, prends et ne le montre
à personne.
Mon père, lui,
était moins soucieux de l'existence.
…. Tout d'abord il avait exercé le
métier de tisserand, mais la navette
ne lui procurant qu'un maigre salaire, il s'était fait
manouvrier. Il
gagnait trente à trente-cinq sous par jour. Il savait lire,
écrire et
compter un peu, et quelquefois, à la veillée,
pendant l'hiver, il nous
amusait avec des problèmes énigmatiques et des
tours d'adresse …. Il
nous contait aussi certaines histoires dont il se vantait
d'être le
héros. ….
Au fond l'instruction lui importait peu,
au papa Migrenne,
et quand je lui disais que je voudrais bien être savant,
il me répondait que je n'avais pas besoin de ça
pour tenir un flaïau.
…. (un fléau.)
N'empêche que
malgré mon désir d'être un savant,
j'étais un des fermes piliers de l'école
buissonnière …. ; je m'y
sentais attiré par je ne sais quel aimant. J'ai encore dans
les
oreilles le tic-tac des moulins …. C'est au cours d'une de
ces
escapades (en compagnie d'un jeune cousin du dit) qu'il me fut
donné de
voir Arsène Houssaye pour la première fois.
…
-- Qu'est-ce qu'il fait à
Paris, ton cousin ?
--Je sais pas au juste.. On dit qu'il
fait des
livres. (repris dans La Mandoline, 1898, p.154)
….
Et lorsqu'à douze ans, je
sentis en moi vibrer la
fibre poétique, ma première pensée fut
de connaître littérairement
l'auteur de la Couronne de bleuets
….
On lit ailleurs, repris dans maintes biographies, un
résumé complémentaire :
…. 'Mes parents
étaient de pauvres gens ; ils
devaient voir arriver la marmaille, rapide comme les feuilles.
J'étais
le troisième de la famille. L'avenir leur en
réservait encore quatre.'
…. Il avait dix-neuf ans quand il obtint le certificat
d'études
primaires. (Aucun renseignement sur le lieu et les circonstances).
Jeté
à douze ans dans un atelier de bonneterie où les
ouvriers étaient
debout seize heures sur vingt-quatre il marqua son aversion
…. un jour
il s'échappa de la maison paternelle pour aller ..
à la grâce de Dieu !
Le trimard, il ne le craignait pas ….
Ajoutons qu'Alfred a
dû
savourer sa revanche en
1901 lorsque, par arrêté du 28 mars, il fut fait
Officier d'Académie.
Sauf que le texte officiel le désigne comme
'archéologue' au
Familistère ...
La production littéraire
avait commencé, ainsi que
l'expérience du monde et de la guerre.
Mettons le point final à cette introduction en citant encore
une fois AM
(notes éparses recueilles
et
communiquées par son
petit-fils) : …. En l'année 1862 notre
maison fut terriblement
éprouvée (AM allait avoir 15
ans) …. (ma mère) mourut (44 ans)
…. Mon père restait avec une famille de sept
enfants dont le plus jeune
avait 2 ans, trois seulement travaillaient, encore le premier
de
nous tous, Gustave, ne rapportait rien …. Mais
voilà que bientôt le
bruit court que notre père va se remarier avec une femme
d'Athies ….
Bruyères ne lui plaisait pas … Notre
père céda… Arthur, le cadet,
s'échappa de la maison pour aller se placer comme valet de
chambre et
moi je retournai à Bruyères. …
(nous reparlerons de la carrière
d'Arthur dans un chapitre spécial.)
En 1894, Charles Charpentier écrivait dans le Dictionnaire
biographique
de l'Aisne
à propos d'AM :
…. Il n'avait pas douze
ans
que déjà il chantait les
couplets qu'il rimaillait, couplets incorrects que contiennent les deux
opuscules qu'il fit imprimer, l'un en 1868, à Saint-Quentin,
l'autre en
1870, à Verdun, et qu'il a mis au pilon il y a longtemps.
….
Cachottier, AM n'avait pas détruit ces
plaquettes. Je détiens
photocopie de la première intitulée
POÉSIES d'Alfred Migrenne. Prix 40 centimes. En
dépôt
à Saint-Quentin chez Édouard
Cliche 1, Rue de la Prison, en face celle de la Sellerie. 1868.
(Bibliothèque Impériale Ye 47629,
dépôt légal Aisne, 137, 1868)) 24
pages. Poèmes datés 14 janvier-6 août
1868, de Versailles/Jouy en Josas
(où AM faisait son service militaire) et
Saint-Quentin, 12
Août. Certainement à compte d'auteur,
payés avec sa solde. IL
EXISTE DEUX AUTRES TEXTES DATÉS DE 1860 ET 1865.
(voir plus loin.)
Les titres sont ambitieux pour la plupart : 'À mes
vers', 'Le doigt
de Dieu', 'L'orage' (qui sent son Hugo à plein
nez,) 'Le
présent et l'avenir', 'La
poésie n'est pas morte',
'Malfilâtre', 'Trianon', '1792'. Le volume
comprend aussi un poème
'À mon frère'. Et un autre : 'Les
deux voleurs'.
Dans 'À mon frère', AM
donne une version plus
mélodramatique de la vie à Bruyères :
|
Te souvient-il, Arthur, de nos
jeunes années
Dont les jours
s'écoulaient comme des fleurs
fanées ?
……
Si Dieu nous eût
donné à l'amour d'un bon père
Nous ne serions pas
nés du sang d'un noir
vipère, (sic)
Et notre mère aurait
encore au fond du cœur
La sagesse qui fait d'une femme
un vainqueur.
Elle a pleuré sur
nous, cette mère chérie,
Jusqu'au jour où le
ciel redevint sa patrie.
……
|
Le reste parle de
Providence, d'Envie, se
réfère à
Virgile, Shakespeare, Voltaire et Béranger. 'Trianon' évoque les fêtes
de la cour et la
Terreur en 1792 (sic)
Louis Seize, la reine et l'échafaud. On peut imaginer le
soldat Migrenne,
idéaliste en uniforme rêvant de grandeur, se
faisant une certaine idée
de lui-même et de la France, au lieu de lutiner les bonnes
d'enfants
lors de ses permissions. Pompeux et naïf, certes. Mais il faut
bien
débuter. Rimbaud n'est pas né à
Bruyères. La posture romantique et
tourmentée est aussi gauche que la forme, qui se veut
classique.
Le second volume est
autrement plus conséquent : 31 titres,
dont
certains repris du premier opuscule, et un avant-propos. Nous en
verrons le détail tout à l'heure.
Toujours enregistré à la
Bibliothèque Impériale, Ye
27815, il s'intitule LA PREMIÈRE GERBE,
par Alfred Migrenne,
soldat au 63ème Régiment de Ligne,
publié à Verdun par Charles Laurent,
imprimeur et éditeur, Rue des Gros-Degrés, 1,
1870. Nous possédons,
découpé d'un journal, l'entrefilet qui en annonce
la parution, avec la
mention: brochure de 96 pages, Prix 60 centimes, franco par la poste.
Chez l'auteur, à Athies, par Laon, Aisne.
Encore du compte d'auteur, certainement, mais les dernières
pages nous
montrent qu' AM savait se débrouiller.
Elles nous donnent la
liste des souscripteurs : 34 sous-officiers, 26 caporaux, 62 soldats, 6
enfants de troupe, et 93 'ayant désiré garder
l'anonyme (sic). Pas mal
vendu ! 221 exemplaires. On aimerait en faire autant
aujourd'hui… Tous
poèmes datés, outre les reprises, de Bar-le-Duc,
Jardin-Fontaine,
Verdun et Athies (permission ?) le 16 août 1868,
immédiatement après la
parution du premier recueil, reparti à Bar-le Duc le 21. AM
ne
chômait pas. Dernier texte daté de Verdun, le
11/12 septembre 1869.
Pour mémoire, signalons que la guerre fut
déclarée le 15 juillet 1870.
AM lisait. L'armée lui
laissait des loisirs.
Aurait-elle, à cette époque, comporté
des bibliothèques en annexe des
B.M.G. ? Il y a peut-être obtenu son certificat
d'études comme
d'autres, plus tard, leur permis de conduire. Mais il
déclare par
ailleurs avoir fait son 'Tour de France' jusqu'à
l'âge de 20 ans, de
l'appel sous les drapeaux. Quasiment rien n'a filtré de ces
années
d'accès peut-être boulimique à une
culture encore bien fragile :
l'histoire de France est révisée : '1792',
rectifié, et raccourci….
devient '1793', pour coller à la
réalité de la Terreur.
Les poèmes sont nettement plus longs. L'avant-propos reprend
'La
poésie n'est pas morte' et glose sur
l'immortalité du genre,
ajoutant Hugo, Musset, Gautier et… Houssaye au
panthéon des poètes. Le
tout se termine par une pseudo-citation sur
l'égalité des hommes devant
Dieu, attribuée à un 'jeune homme au
regard inspiré, sorti
il y a dix-huit cents ans de Bethléem'. Le tout
signé MIGRENNE
(de Bruyères). On sent que la plume crache aussi du venin
contre
certains détracteurs. Qui sont ces 'faux docteurs' qui ont
osé 'dire
qu'elle (la poésie) n'existe plus.'
? Cette attitude
restera longtemps celle d'AM, vis-à-vis
de la critique.
9 poèmes sont précédés
d'épigraphes : 4 de Louis Belmontet
(décédé
1879) 1 de Malherbe, 1 de Chateaubriand, 1 de Madame Ch. Reybaud
(décédée 1871) 1 d'Edmond
Delière (?) 1 de Puget, le sculpteur. Et 1
sur l'air de Musette de Mürger. Au moins AM
lisait-il
ses contemporains. On peut toujours évoquer
Homère sans l'avoir lu…
Le premier titre, 'À mes
vers' passe de
16 à 100 vers.
Il mentionne, la paix dans un contexte idyllique, sa mère,
et
'Estelle', devenue par la suite 'Stella', et qui paraît aussi
sous
d'autres appellations au cours des ans. Peut-être ce premier
amour
brisé dont on reparlera ? AM n'avait pas
pu lire Sir Philip
Sidney.
Dans le second, intitulé 'Arsène Houssaye', AM
associe
l'expérience de ce connaisseur des femmes à la
pureté de la femme qu'il
oppose à une prostitution inhérente à
la condition humaine, et
peut-être à cette amourette bruyéroise
:
|
Une ombre m'a suivi, mais mon
pauvre cœur pleure,
C'est que je me rappelle encore
le jour et
l'heure
Où le ciel me reprit
ce qu'il m'avait donné,
Un ange mort, hélas !
avant que d'être né.
|
Dans 'Le 16 mars 1856' il
célèbre la naissance du
Prince Impérial. Un
vers : Le sang pur des Gaulois a coulé dans
nos veines évoque irrésistiblement la
statue érigée sur le site
officiel d'Alésia où Vercingétorix a
les traits de Napoléon le Petit.
Humour involontaire ? Le moraliste récidive dans 'Arrière' qui
débute ainsi :
|
Arrière
! faible
cœur, femme
prostituée,
Va donc offrir ailleurs ton âme polluée
|
et pérore sur 6 strophes
d'inégale longueur, teintées de
l'antisémitisme propre à l'époque.
Cette 'juive errante' ne
pouvait être la Grande Prostituée de Babylone
(manque de culture). Elle
était donc au salon, avec 'ces dames'. Dans 'Le suicide' il évoque à
nouveau une jeune
fille abandonnée,
enceinte ?
|
Elle avait dix-sept ans ; elle
était pure et belle
…
J'abandonnais Claudine et sa pauvre petite,
…
|
Rien de directement personnel. Mais quand
même. Il y a
beaucoup d'autres références à des
amours d'adolescents, platoniques.
Comme dans 'Deuil', sur un air de Mürger où il dit
de Stella :
|
Je
la revois à dix-sept
ans,
Elle était vierge, elle était belle,
Elle m'aimait, j'étais heureux ;
J'aurais donné mon sang pour elle,
Je voudrais la revoir aux cieux
…
|
Idem dans 'Vers la saison du cœur',
dernière strophe,
Mais là, elle n'est pas morte.
Dans 'Un pas vers la tombe', il revient sur la
tombe de
sa mère, ressentie maintenant comme une injustice
sociale :
|
Ceux
qu'ils l'ont fait mourir m'ont entendu vingt fois
(sic)
Les maudire en un jour et leur crier vengeance ;
|
La vie militaire lui inspire un autre morceau de
bravoure : 'La bataille',
|
Mais de Napoléon la
trompette guerrière
A donné le signal de montrer sa bannière.
|
Le Chant du Départ remonte
à 1794. Il fut interdit
quand Bonaparte
devint Napoléon. AM subversif ?
La mort de Lamartine (1869) nous vaut 3 strophes
au
final patriotique :
|
Et louer son génie ;
Allons soldats, aux armes !
Les voici de retour.
|
Un 'Spectacle de la mer'
écrit par
celui
qui ne l'avait encore jamais vue, et pour cause, anticipe une relation
ultérieure que nous développerons. Dix strophes octosyllabiques sont
consacrées à 'La
DERNIERE HEURE
DU PROLÉTAIRE'. Le dernier vers de chacune se
termine par 'vous
n'êtes pas chrétiens'.
L'éducation politique d'Alfred, tout comme
son éducation sentimentale, restait à faire. Cela
ne tardera pas, du
moins dans le premier domaine. Dans 'L'espion' il évoque
l'échafaud, comme juste châtiment.
On y reviendra. 5 strophes et un envoi se consacrent à 'Sapho',
déjà évoquée. Pour la première fois un poème 'Amertume'
s'adresse à
Bruyères. 'Le Paradis Perdu' ne doit rien
à Milton. 'À une jeune fille' doit
inconsciemment à
John
Donne :
|
Elle sèmera des lilas
Sous les saules pleureurs, au front de chaque tombe,
Pour qui sonne encore le glas.
|
Les grands esprits se
rencontrent,
dit-on et Hugo n'est pas loin si l'on souffle un peu sur la
poussière.
Pièces
antérieures ou non
publiées
dans ces recueils :
On découvre, à la lecture
des documents existants
:
'En
été (1860)' Il avait 13 ans, mais la date est
dans le titre, non en fin
de texte, sans lieu mentionné ; manuscrit dans Vers Graves
et Chants
d'Ivresse, 1903. (VG) :
|