Migrenne Généalogie
Autour du nom Autour des lieux

ANECDOTES


1 ÊTRE ET NE PAS NAÎTRE

2 LES HÉROS SANS HISTOIRE

3 LU DANS LA PRESSE

4 VOUS AVEZ DIT COÏNCIDENCE ?

5 L’ENFANT DE C(H)ŒUR

6 LES HORS D'ŒUVRE DE L'ÉTAT CIVIL

7 LES FANTAISIES DE L'ÉTAT CIVIL
 

8 HISTOIRE BELGE


9 QUI EST QUI ET D'OÙ ?





1 ÊTRE ET NE PAS NAÎTRE

Les vicissitudes de la guerre de 14 ont amené ma grand-mère paternelle à se retrouver réfugiée à Nice avec ses quatre enfants. Mon grand-père était alors mobilisé. Lavandière dans le quartier du port, elle avait ramené de là-bas quelques expressions de la rue en patois niçois qui détonaient dans son langage de paysanne du Laonnois. Mon père se souvenait de l'école où un maître non-conformiste lui avait appris à lire. C'était du côté de la Rue Lascaris. Je me souviens encore de l'émotion qui l'animait lorsque plusieurs décennies après, retournant pour la première fois sur la Côte d'Azur en touriste, il raconta comment il avait reconnu les lieux et regretté que le cours du Paillon, où jouaient en ce temps-là tous les gamins de Nice, fût maintenant couvert. Il rappelait aussi la tragique fin de son jeune frère Amable.

Les habitants des villages proches du Chemin des Dames, coté allemand, furent évacués dès les premières offensives en 1914. Par contre, Vorges, Bruyères et Parfondru, un peu plus à l'arrière, ne le furent qu'en 1918, lors de la contre-offensive finale. Je me souviens avoir entendu dire que ma grand-mère et ses enfants se sont retrouvés un jour dans un train et ont transité par la Suisse avant de se retrouver à Nice. Les wagons de voyageurs étaient alors chauffés par de la vapeur circulant dans des tuyaux recouverts de plaques métalliques quadrillées que l'on avait sous le pied, entre les banquettes, dans les compartiments. Déjà certainement éprouvé par les circonstances et la longueur du voyage, souffrant probablement de malnutrition, le jeune Amable, alors nourrisson, se serait assez gravement brûlé sur l'une de ces plaques surchauffées. Sans soins, les brûlures s'infectèrent. Mon père, alors âgé de huit ans n'a jamais donné de détails plus précis. Amable est décédé le 9 avril 1916, comme en fait foi la photocopie de l'acte obligeamment fournie par la Mairie de Nice à mon agent local. À noter la graphie Migrene, probable transcription phonétique du nom tel que le prononçait ma grand-mère ou l'entendait le greffier niçois. Illettrée, elle ne pouvait corriger…

Le seul problème, c'est que la naissance n'a jamais été enregistrée à Orgeval où il est censé être né le 25 novembre 1914. Selon toute probabilité la guerre a empêché la rédaction de l'acte d'état civil. En fait le jeune Amable a dû naître sur les routes, nul ne sait où et la grand-mère ne devait pas le savoir non plus. D'où sa déclaration à Nice, donnant Orgeval pour remplir la case. En effet, les avant-gardes allemandes, arrivées à Laon le 1er septembre, avaient largement dépassé Soissons le 2. La contre-offensive alliée allait repousser les Allemands sur le Chemin des Dames où eut lieu la première bataille de l'Aisne à la mi-septembre. Orgeval, en territoire conquis et à l'arrière quasi immédiat du front, avait dû être évacué. Amable est né deux mois plus tard, selon la déclaration faite. Ma famille n'a pas dû rentrer avant le début de 1919, au mieux. Le grand-père, mobilisé, mais chargé de quatre enfants déjà, avait survécu à la guerre. Conservé dans l'alcool, très certainement. Amable était décédé. À quoi bon régulariser ?

On n'ose penser aux tracasseries administratives que n'aurait pas manqué de subir ce malheureux s'il avait survécu.

Il est apparu, au cours des recherches que ce n'est pas la première fois que le nom Migrenne était associé à la ville de Nice. Le (jeune alors) poète Alfred y avait eu son heure de modeste gloire au siècle précédent. (Voir pages spécifiques)



2 LES HÉROS SANS HISTOIRE

Nous ne retracerons pas en détail le parcours militaire des trois Migrenne dont le nom figure au Monument Aux Morts d'Athies. Les archives militaires, qui viennent de s'entrouvrir, ne sont pas très loquaces et personne parmi leurs descendants n'a eu autre chose à dire que déplorer leur fin prématurée. Quant aux souffrances de toute nature éprouvées par les autres, elles resteront lettre morte. Néanmoins, nommons-les ici pour honorer leur mémoire :

Migrenne Camille Alfred. 2ème classe au 332ème régiment d'Infanterie, classe 1913. …. Mort pour la France à Soupir, le 29 décembre 1915. Tué à l'ennemi (à trois pas de chez lui, au Chemin des Dames). Migrenne Gaston, Alfred. Soldat au 245ème régiment d'Infanterie, classe 1915. …. Mort pour la France le 14 juin 1916, Secteur de Vaux, Bois du Cha… Tué à l'ennemi. Migrenne Arthur Aristide. Caporal au 348ème Régiment d'Infanterie, classe 1903. …. Mort pour la France le 16 septembre 1917 à l'ambulance 6/6 de Verdun, suite de blessure de guerre (Voir ci-dessous).


La Guerre de 39-45 fut moins meurtrière. Certains s'y distinguèrent et furent décorés, d'autres la subirent de plein fouet : cinq ans de captivité. Un seul mort au champ d'honneur. Son nom figure sur le livre d'or du Lycée de Laon :

Migrenne Claude, Hubert, Albert, né le 13 mai 1926… Mort pour la France le 30 janvier 1945 du côté de Colmar (18 ans, engagé dans l'armée de De Lattre).

Remontons l'histoire et écoutons, par article de presse interposé, le discours prononcé à Athies en 1925 sur la tombe de François-Stanislas Migrenne, ancien combattant de 1870-1871.

" Avant que ne se referme cette tombe où vont reposer les restes de Monsieur Migrenne François, que nous appelions 'Père Marin', nos associations des combattants de 1870 et de 1914-18 ont tenu à rendre hommage à la mémoire de ce cher disparu.
" C'était un honnête et brave cœur, bien français, qui connut dans sa vie la gloire de servir sa patrie et de verser son sang pour elle ; c'est pendant la triste guerre de 1870 que nous le trouvons comme mobile sur la brèche et c'est là qu'il fut glorieusement blessé.
" C'est à Laon, quand la citadelle sauta, que son pauvre bras gauche est abîmé, cassé en deux endroits. Après la terrible explosion, il s'en va, tenant de sa main droite son bras meurtri, mais là encore la barbarie teutonne se rencontre et se montre dans toute sa cruauté. Rencontré dans la rue par une patrouille de uhlans, l'un de ceux-ci, par fanfaronnade, lève sur ce malheureux son sabre et, d'un coup, lui casse le poignet du bras déjà mutilé. Quelle horreur ! Quelle honte ! pour cette armée boche d'avoir possédé dans son sein de tels bourreaux, mais quelle gloire pour un cœur français comme celui de ce cher disparu d'avoir contribué malgré le désastre de Sedan à sauver la France.
" Cette malheureuse guerre de 1870 terminée, il rentra chez lui infirme de son bras gauche ; il reste ignoré du gouvernement français.
" Ce cœur saignait de la défaite et rêvait de revanche, élevant ses braves enfants dans l'amour de la Patrie. Pourtant il allait encore être frappé dans ce qu'il avait de plus cher.
" C'est août 1914. Ses enfants sont appelés aux frontières pour faire face à l'ennemi que lui avait combattu. Le moment des adieux arrivés, que va-t-il dire à ceux que, peut-être, il ne reverra plus ? En les embrassant, voici les paroles sublimes qu'il dit : 'Allez, mes enfants, et faites votre devoir, je suis trop vieux pour vous accompagner'.
" C'est bien là, Mesdames et Messieurs, des paroles vraiment belles et dignes d'un tel homme. " C'est, après la tristesse de l'invasion, supportant sans se plaindre les rigueurs de l'occupation. " Il attend avec foi la délivrance qui lui ramènera, il l'espère, avec la paix victorieuse, les deux enfants qu'il a confiés à la France.
" Le Boche, acculé, a demandé grâce, la joie règne dans son cœur, quand hélas, il apprend la mort glorieuse de son fils tombé à Verdun le 16 septembre 1916 (1917, dit l'acte de décès militaire) mais malgré son cœur déchiré, il est fier de ce fils et sa fierté est encore plus grande lorsqu'il eut la joie de serrer sur son cœur son autre fils qui, par sa bravoure, a gagné sur le champ de bataille ses galons de lieutenant. Il est bien vengé de la mutilation de 70 ; il peut mourir maintenant.
" Pourtant, malgré son âge, il s'occupe encore à remettre en état les terres que l'ennemi a saccagées, il travaille au relèvement de la France, quand il est terrassé…..

L'histoire ne dit pas si c'est lui qui avait mis le feu aux poudres. Il avait 21 ans à l'époque.

Nous attendrons la mise en ligne annoncée (Mémoire des hommes) des archives napoléoniennes pour y découvrir ceux du siècle précédent…



3 LU DANS LA PRESSE


VERSION 1
Arrondissement de Laon
Enterré vivant
pendant quarante heures

à Orgeval

En voulant rattraper un furet
un chasseur est enseveli dans une sape
Il n'est sauvé
que par la courage
(sic) intervention
des gendarmes Bernard et Paternotte

Vendredi dernier, vers 14 heures, M. Georges Migrenne, 36 ans*, cultivateur, était à la chasse et s'est trouvé enseveli dans une ancienne sape allemande, dans le « Bois de la Boulière », à Orgeval.
Ne le voyant pas rentrer, et après l'avoir cherché vainement pendant près de deux jours, Monsieur Migrenne père prévint la gendarmerie de Laon dimanche matin.
Les gendarmes Bernard et Paternotte se rendirent aussitôt à Orgeval. Où se trouvait déjà le général Leroux.
Les recherches reprirent, méthodiquement.
Tout à coup les gendarmes aperçurent, à l'entrée d'une sape éboulée, le chien de Georges Migrenne qui se refusait obstinément à quitter cet endroit et gémissait doucement.
MM. Paternotte et Bernard, enlevant leur tunique, se mirent courageusement à l'ouvrage et parvinrent à dégager le malheureux qui était sans connaissance. Ils durent pratiquer la respiration artificielle pour le faire revenir à lui.
M.Migrenne fils était resté ainsi enseveli pendant quarante heures.
On ne saurait trop féliciter les gendarmes Paternotte et Bernard de leur dévouement, de leur présence d'esprit et de leur courage.


La Dépêche de l'Aisne 14 12 1932

* il en avait 10 de moins (NdR)

***


VERSION 2

ORGEVAL
Un sauvetage merveilleux

Vendredi dernier, le jeune Migrenne Georges poursuivant un lapin, dans une ancienne sape allemande à demi-effondrée, se trouva tout à coup enseveli sous un éboulement de sable.
L'accident ne fut découvert que samedi, dans l'après-midi, grâce au veston que Migrenne avait déposé à l'entrée de la sape et grâce à son chien qui s'obstinait à l'attendre au même endroit.
Tous les hommes du village se mirent en hâte à la besogne pour dégager le malheureux imprudent. Des monceaux de sable furent enlevés ; des boisages furent placés au fur et à mesure, pour éviter de nouveaux éboulements et de nouvelles victimes. Les travaux commencés le samedi après-midi et vivement menés avec le concours du maréchal des logis chef Arnould de la gendarmerie de Laon, arrivé sur les lieux dès la première alerte et grâce à un renfort de sauveteurs accouru, dès le premier appel, sous la conduite de M. le Maire de Bièvres, continuèrent sans résultats, jusqu'à dimanche matin vers 10 heures. Enfin, au moment où l'on commençait à désespérer, les gendarmes Bernard et Paternotte, de la brigade de Laon, qui avaient pris bravement la tête de l'équipe des sauveteurs, virent soudain s'effondrer, devant eux, dans une vague de sable, le corps de Migrenne, la tête en bas. Immédiatement sorti de la sape, le jeune homme, évanoui, après quelques minutes de respiration artificielle, rouvrit les yeux et respira. Transporté au village chez ses parents, il put recevoir les soins du docteur Mennecier, du Câtelet, de passage fortuit dans la localité, puis du docteur Devauchelle, de Bruyères, mandé en toute hâte. Aucune lésion ne fut constatée à ce premier examen et le rescapé semble pouvoir espérer qu'il se remettra rapidement.
Puisse cette grave alerte, résultat de son imprudence, servir de leçon à lui-même et d'avertissement aux autres chasseurs trop souvent entraînés par leur ardeur à des témérités qui n'ont que rarement l'issue miraculeuse dont a bénéficié cette fois & (reste du texte hors du champ de la reproduction)

Les Tablettes de l'Aisne

Amateurs de littérature comparée, à vos marques...
La morale de tout ceci est double : la Grande Guerre était encore là, menaçante, 14 ans après, tout autant que certaines de ses cicatrices restaient béantes 10 ans plus tard encore, quand j'ai commencé à fréquenter Orgeval ; cette histoire valut un certain succès à celle qui devait devenir la belle-soeur du héros de ce fait divers. En effet, ma mère, alors employée de bureau à Paris, avait annoncé son prochain mariage à ses camarades de travail, sans leur dire le nom du promis. Lorsque celles-ci, lisant la presse parisienne qui avait repris la nouvelle, firent le rapprochement avec l'histoire qu'elles venaient de s'entendre raconter, le secret fut éventé.

Il paraît, se souvient ma mère, que la chienne fut décorée ou officiellement félicitée.

***

Dans son numéro 720, du 7 janvier 1933, l’hebdomadaire britannique The CHILDREN’S NEWSPAPER and Children’s Pictorial publie en page 2 la

VERSION 3

 

A FARMER IN THE TRENCHES
A little postcript to the Great War
LET IT HAPPEN NO MORE 

   More than 14 years after the Armistice Farmer Migrenne came close to losing his life in the trenches on December 14 last.

   The horrible story brings home to us as clearly as does the whole debt tangle the fact that war brings evil in its wake for a long time after it is officially ended.

   Farmer Migrenne was out hunting in Boulières Wood near Orgeval, and when neither man nor dog returned at nightfall the Migrennes became uneasy. The next day, when there was still no news of the missing, old Mr Migrenne went in search of his son. He hunted two days. Then he turned to the police.

An old Dug-Out

   The police found the huntman’s dog in the woods, staunchingly guarding one spot and uttering piteous whines. No amount of whistling, coaxing or threats coud persuade the dog to leave its spot. Close examination revealed the fact that the dog was guarding the caved-in entrance to an old dug-out into which its master had fallen 40 hours before. Farmer Migrenne was unconscious when the rescue party, with the aid of the dog, dug him out; but thanks to artificial respiration, which was immediately administered, his lungs were set working again and his life was saved.

 Let no more such pitfalls for peaceful farmers be dug in any land.

La leçon n’est plus du tout la même…


4 VOUS AVEZ DIT COÏNCIDENCE ?


J'ai déjà mentionné le fait que deux des trois Jean étaient détenteurs de connaissances et documents touchant Alfred Migrenne, (AM) et que le troisième Jean (moi-même) avait eu la surprise d'apprendre qu'un éditeur régionaliste s'intéressait lui aussi à AM au moment où, ayant lui-même collationné la totalité (ou presque) de ses œuvres, il caressait le rêve fou de faire paraître quelque chose pour le centenaire de son très lointain cousin.

Alfred, nous le reverrons dans les pages qui lui seront consacrées, est décédé en 1937 'dans la foi spiritualiste et socialiste', comme l'indique le faire-part. Tout le monde au 19e siècle faisait plus ou moins tourner les tables et AM, Victor Hugo de nos campagnes, n'y manquait pas. N'ayant jamais adhéré à ce genre de chose, je me garderai bien d'appeler autrement que coïncidence la chaîne d'événements qui s'ensuit.

Acte I Dans une postface à La Momie du Caire, pièce en trois actes composée en 1895 et restée manuscrite, AM écrit : …le motif est emprunté aux Mémoires de Bachaumont. Je croyais être le seul pour (sic) l'avoir traité,…. En 1907, AM découvre l'existence d'une pièce écrite vers 1767 par un certain Taconnet, La Momie traitant du même sujet (un policier qui prend pour un cadavre une momie trimballée dans une malle et la fait transporter à la morgue). La police avait trouvé qu'on se moquait d'elle, mais M. de Sartines, lieutenant général de police avait calmé l'ire de ses subordonnés qui se trouvaient ridiculisés.

Acte II Dans un AVIS, faisant suite à la postface écrite par Charles Charpentier pour le seul recueil de poèmes d'AM jamais publié à Paris : Les Moissons Dorées, chez Vanier, en 1890, on lit ceci : Dans cent ans, s'il prend la fantaisie à quelque éditeur de réimprimer ce livre… . Personne ne réimprimera jamais cette poésie qui a mal vieilli, mais cent ans s'étaient écoulés quand Jean Le Mauve réédita quelques nouvelles d'AM que mon épouse étudia avec ses collégiens devant l'Inspecteur. Cent ans aussi, à quelque chose près, avant que je ne l'exhume des bibliothèques et que je ne lui dédie ma traduction des poèmes de Dylan Thomas, laquelle, comme la majorité des écrits d'Alfred, restera probablement au placard.

Acte III Parmi la prolifique production poétique d'AM dans le dernier quart du 19e siècle, et grâce aux comptes minutieux qu'il en tenait, on découvre, recopiée dans un cahier d'écolier à la plume sergent-major, cette citation du Bulletin des Sauveteurs de Nice de décembre 1879 : Dans notre dernier Bulletin, un diplôme d'honneur était offert au meilleur traducteur des deux sonnets en langue italienne : 'Le Calomniateur' et 'La Calomnie'. Dix poètes seulement ont osé affronté (sic) ce travail. Huit se sont entièrement écartés du but ; deux sont restés sur la brêche (sic.) Le N°1 s'est attaché à résoudre la difficulté en suivant littéralement le sens autant que le permettaient la résistance de la langue italienne et la version en poésie française. Le N°2 a fait une poésie très élevée, des vers coulants, d'une cadence très harmonieuse ; mais la traduction n'a pas le mérite correspondant au programme.
Le diplôme est échu à Monsieur Alfred Migrenne, littérateur.
Le traducteur de poésie de langue anglaise que je suis en frémit encore, surtout si l'on compare, pour sa forme, ce poème (sans date) d'Alfred Migrenne avec ce que Dylan Thomas a composé dans Vision and Prayer, sur un tout autre thème :




LE VERRE

Lorsque mon verre est plein jusques aux bords
Mon cœur se livre à de bien doux transports,
D'espoir mon âme est chatouillée,
Ma raison est toute brouillée.
Que j'aime le vin généreux
Le bon vin qui pétille
Et rend gracieux
Jeunes, vieux
Et brille
Joyeux
Jusqu'à
Demain
Ça
Du vin,
Quoi qu'il arrive.
En gai convive,
Chantons,
Buvons,
De l'Aï, du Madère,
Buvons, je me sens mieux.
Autant qu'on adore les dieux
Je voudrais adorer mon verre.

Pièce (sans date ni référence de publication) ô combien atypique dans la production d'AM !


Acte IV AM a tenu un compte rigoureux (nous y reviendrons) de toutes les citations le concernant et parues dans la presse. Il a aussi conservé tous les poèmes publiés et dédiés À Alfred Migrenne. J'ai eu l'honneur d'une telle dédicace une fois : Marilyn Hacker, que j'ai traduite et publiée, a fait paraître un poème intitulé For Jean Migrenne, dans Going Back to the River, Vintage Books, Random House, New York, 1990, ainsi que dans la revue Ploughshares et sur le Web. August Kleinzahler, autre poète et ami de San Francisco, a choisi de nommer Migrenne un des personnages de la série 'A History of Western Music', chapter 4, figurant dans son recueil The Strange Hours Travelers Keep, Farrar, Straus and Giroux, 2003.

Acte V L'œuvre d'AM comprend aussi un roman, resté manuscrit, intitulé Le Voyage Parallèle, ou le Pèlerinage en Partie Double. Nous en reparlerons. Certains chapitres ont leurs pages divisées en deux, verticalement, et on y lit, de part et d'autre de la séparation, à droite en écriture couchée, et à gauche en écriture droite, les aventures de deux héros différents progressant en parallèle. Jamais vu (Alphonse Daudet s'y serait essayé ??) jusqu'à ce que je tombe, dans le Volume XVI/4 (Automne 1994) de The Kenyon Review, sur la pré-publication de quelques pages d'Atlantis: Model 1924 écrites selon le même procédé par le grand romancier et maître incontesté de la deuxième génération d'auteurs de science-fiction américaine, Samuel R. Delany, sur un sujet totalement différent, encore qu'il s'agissait de Hart Crane, que j'allais bientôt étudier dans le cadre du programme de littérature américaine de l'ENS Fontenay.

Samuel Delany, c'est le mari (ex) de Marilyn Hacker… Et avant même de découvrir l'existence d'AM ; avant même d'imaginer que je deviendrai un jour traducteur de grands poètes américains contemporains, j'avais dévoré les œuvres de ces auteurs de science-fiction et gardé dans ma bibliothèque, derrière moi, me surplombant comme un signe qui n'attendait que la révélation, une des toutes premières anthologies où figurait le nom de Samuel Delany, associé à celui de Marilyn Hacker dont je n'ai fait la connaissance que 20 ans après…


5 L’ENFANT DE C(H)ŒUR

Ceci aurait tout aussi bien être l'acte VI, mais point trop n'en faut. L'anecdote qui suit appartient à l'histoire des coïncidences, côté rapprochement inachevé dans le temps.

Moins d'un an sépare le décès d'Alfred Migrenne de ma naissance. Mais cela vaut éternité puisque nous n'avions aucun rapport géographique ou familial. Le seul rapport matériel que j'ai eu avec lui, outre la lecture de ses manuscrits et la visite sur sa tombe, c'est avec son petit-fils (Jean, de Guise) et ses descendants. Pourtant, il en est apparu un autre après lecture de la masse de documents que j'ai dépouillés.

AM était un grand marcheur. Avant et après la guerre de 14, il revenait souvent voir ceux de ses frères et sœur restés à Athies, et il parcourait les chemins autour de Bruyères et dans les cantons environnants. Il a laissé des descriptions de Montchalons, Orgeval et Parfondru (par 'correspondant' interposé pour ce dernier village) parmi d'autres. Jusqu'à la veille de sa mort il a travaillé sur les archives d'état civil du département entier et relevé les mentions marginales dont nous reproduirons certaines. Curieusement, il n'a jamais travaillé sur le nom Migrenne. Sauf peut-être pour n'en rien dire. Ou parce qu'à l'époque on ne se souciait pas de généalogie. J'ai repéré ce qui semble bien être une trace de son passage, sous forme d'annotation, au dos d'un des documents que j'ai lus aux Archives de Laon en 1985. Mais ce n'est pas le sujet de cette page.

Quelque part, sur la fin de sa vie, AM, qui fréquentait toujours les érudits locaux, mentionne le Curé de Bruyères, l'abbé B… C'est ce même prêtre qui desservait encore la paroisse de Montchalons deux ou trois fois par an à l'époque où j'y passais mes vacances, au début des années cinquante. La jeunesse y était rare. Je 'faisais' du latin. Me voilà bombardé enfant de chœur, doté d'un surplis fabriqué par ma grand-mère dans l'un de ses vieux jupons de dentelle.

L'église de Montchalons, qui vient tout juste d'être sauvée de la ruine et d'un délabrement pitoyable, prenait déjà l'eau de toute part. On y mourait peu, on n'y baptisait plus et s'y mariait encore moins. Il y n'y avait messe que le jour de la fête patronale et pour la Toussaint. Tout était moisi. Et il n'y avait pas d'eau, sauf à la recueillir dans des bassines sous les fuites de la toiture. Un jour, le Curé de Bruyères arrive pour la messe, ouvre la porte de la sacristie, sort calice et autres burettes et demande au fils du maire, un grand qui n'allait déjà plus à l'école, d'aller chez la bonne dame d'à côté, lui remplir une burette d'eau pour le saint sacrifice. Le 'grand' gratifie les deux plus jeunes d'un clin d'œil et s'acquitte de sa tâche. Il avait prémédité un coup et nous étions au courant.

L'abbé B… était un lettré, bon vivant qui appréciait tout spécialement, et sans modération particulière, la goutte du coin que l'on faisait avec des prunes qui fermentaient dans des tonneaux menés une fois l'an à l'alambic. Il avait eu lui même sa propre récolte, et de qualité, disait-on, mais, les années venant, il faisait de plus en plus largement appel à ses paroissiens.

On sert la messe. Vient la communion. L'abbé mélange l'eau et le vin, et boit... , sans plus que sourcilier. De retour dans la sacristie il allonge une paire de baffes monumentale au farceur qu'il engueule vertement et somme de revenir avec un verre vide et un broc de vraie eau. Le restant du contenu de la burette incriminée est versé dans le verre, la burette rincée, le verre bu et lui aussi rincé avec l'eau du broc. Ite missa est.

C'était sous les voûtes pourrissantes de l'église de Montchalons. J'étais loin de penser qu'à l'instar de ce que Michel-Ange avait peint au plafond de la Sixtine, l'espace qui me séparait d'AM était, à ce moment là, réduit à cet epsilon de néant qui vaut plus que tout contact. Je me souviendrai toujours du Curé de Bruyères.


6 LES HORS D'ŒUVRE DE L'ÉTAT CIVIL

(avant la Révolution)
Titre emprunté à Alfred Migrenne.


L'infatigable chercheur qu'était AM fit paraître à Laon, Imprimerie des Tablettes de l'Aisne, en 1936, (il allait avoir 90 ans) une série de mentions marginales portées par les prêtres sur les registres. Les curés de Parfondru n'en ont laissé aucune. Celles que nous sélectionnons et abrégeons donnent une idée de l'atmosphère qui prévalait dans la région. Qui veut tout lire ira à la Bibliothèque Municipale de Laon.

1657, juillet. Saint-Aubin. Sépulture sans son de cloche ny chant de Françoise Lamarre, veuve de Claude Duchemin, décédée de mort violente qu'elle s'est procurée elle mesme par la corde…. Estant trouble d'esprit…/. Depuis la mort de son mary.
1664, 18 janvier. Blérancourt. Baptême d'une fille de Pierre Domingo dit le Basque; et n'ont esté les onctions ni cérémonies ordinaires faites ainsi différées … jusqu'à ce qu'il lui plaira de luy imposer un nom.
1668, 13 novembre. Sinceny. Ordonnance de Jean du Passage, seigneur de Sinceny défendant que 'pas un homme ni garçon n'entre nuitamment dans les maisons ou autres lieux où il y aura assemblée de femmes et filles pour filer durant la nuict, sous peine de 50 sols d'amende'.
1694. Manicamp. …. L'on pourroit bien nommer cette année (1692) l'année de la famine et de la mortalité car il n'y a jamais eu plus grand misère au monde …. Le 16ème jour de septembre la terre a tremblé … l'eau a débordé ….les bleds, orges, avoines et chanvres ont esté ruinés ….
1708, 28 novembre. Braye-en-Laonnois. Décès d'un passant inconnu. 'On trouva dans sa poche un passe-port du Baron de Gley, major de la ville de Mons, portant qu'il était déserteur des ennemis, un chapelet et une feuille de route depuis la ville de Nesle pour venir à la Sainte-Face sous Laon et à N.-D. de Liesse'.
1709, 23 janvier. Berrieux. Décès d'Henri Chardonnet, enterré dans l'église à cause de la trop grande rigueur de l'hiver …. L'on n'a pu ouvrir la terre dans le cimetière … grande disette de 2 mois …. On appris qu'il y était mort dans ces deux mois 22 000 personnes à Paris. Mention est faite de ce terrible hiver dans beaucoup de registres, NdR.
1710, 19 août. Chaillevois. Décès de Pierre Carbonneau, paître de ce lieu, étant mort de la rage causée par la morsure d'un loup…
1712, 14 décembre. Crécy-sur-Cerre. Un enfant apparemment jeté par la dureté de l'inhumanité de ceux dont il avait tiré la naissance est trouvé dans la rue… il a esté ensuite apporté dans notre église que nous avons baptisée …. sous le nom de Marie-Magdeleine Trouvée…
1718, 5 juillet. Quincy. Baptême de Marie Françoise fille bâtarde et illégitime de l'abominable femme publique et adultère Françoise Cochet et de Thomas Ustache valet de charrue quoiqu'homme marié et ayant femme vivante.
1720, 21 mars. Coucy-le-Château. Décès de Jean Harlé, tordeur, noyé dans l'étang du Tordoy; il est enterré sans chant, sans son de cloche, parce qu'il n'avait pas fait ses paques depuis plusieurs années.
1728, 4 novembre. Barenton-sur-Cerre. Décès et inhumation de Marie Madeleine de Vivaise, native de Crépy-en-Laonnois, réfugiée dans la paroisse de Barenton-sur-Cerre, depuis 5 mois environ, sous un habit d'homme et ayant pris le nom de Rémy de Vivaise, se disant plus homme que femme, comme il paraît être vrai, suivant la visite qui en a été faite par le chirurgien dont elle en avait bon certificat que nous avons veu.
1730, 5 juin. Frière-Fallouel. Mariage d'Eustache Ringeval, charpentier, avec Marie Madeleine Minet. Une permission spéciale de l'évêque sur ce que les époux sont 'errants et vagabonds' depuis trois ans et que par la suite de la désertion du mari, ils sont restés plusieurs années hors du royaume.
1740, 6 août. Pinon. Décès de Marie Le Roy ayant esté surprise revenant de Soissons d'un violent orage fut emportée par la ravine…
1747, Barisis-aux-Bois. Dans la nuit du 14 au 15 décembre on a foncé la sacristie, arraché les portes et forcé toutes les armoires, on y a pris….
1749, 1 janvier. Craonne,. Repassent 200 prisonniers échangés s'en retournant en Hollande …. Le 20, 1000 Anglo-Austro-Hollandais …. Le 22 200 autres .… Le 28 environ 800 autres venant de Bourgogne ; le 31 encore 800 .... etc…
1751, 21 mars. Manicamp. Sépulture d'Étienne Tilmant, prêtre du diocèse de Trèves et vicaire de la paroisse, assassiné le 9 février précédent et retrouvé le 24 mars dans les eaux débordées… derrière le château de Manicamp.
1764, 2 février. Genlis. Baptême de Marie Laporte, enfant inconnu, exposée à la porte de l'église de cette paroisse, du côté du grand chemin.
1781, Septvaux. Cette année a été abondante en bled et en vin et elle eût été heureuse, si les hommes pouvaient être heureux. Les impôts sont haut portés à cause de la guerre d'Amérique. Que Dieu nous en délivre !
1783. idem. …. Excepté les allumettes, tout ce qu'on a acheté est chère. La paix est faite. L'Amérique est un État indépendant et le peuple n'en tire aucun avantage.
1786, 1 juin. Trucy …. Orage si considérable que le plupart des vignes ont été décimés …. Une partie des foins a été perdue …. Tous les chanvres furent tellement abymés qu'on fut obligé de les arracher….
1788, Craonne. Il passe souvent des gens de guerre auxquels il faut administrer les sacrements ou donner la sépulture…
1789. Camelin. Il y a eu ici, cette année, une épidémie qui, à raison des précautions qu'on a prises, n'a point fait beaucoup de ravage. …. Est tombée ici et dans les environs une grêle qui a fait beaucoup de tort ….les suittes ont été affreuses. Il a fait un froid excessif …. Depuis le 26 novembre de cette année jusqu'au 10 janvier 1789 …. La terre a été gelée jusqu'au moins 18 pouces de profondeur, la glace à la rivière de l'Oise en avait au moins autant d'épaisseur.
1791, 13 juillet. Mons-en-Laonnois. Baptême d'Honoré Maxime …. lesquels parrein et mareine, pleins de civisme et attachés à la nouvelle constitution régénératière de l'empire françois, ont juré au nom de l'enfant, d'être fidèles à la nation, à la loi et au roy, de maintenir dans tout son pouvoir les décrets de l'Assemblée Nationale ….
Cette sélection ne concerne que l'arrondissement de Laon.

Arrondissement de Vervins: outre les mêmes conditions climatiques, nombreuses morts violentes, spécialités dues à l'importance stratégique des lieux où séjournaient de nombreux militaires en garnison.
1685, 8 décembre. Iviers. Décès de Françoise Paris… 'Il faut remarquer que cette pauvre fille mourut aagée de seize ans ou environ, belle, grande, sans avoir parlez ni marché, sa mère ayant regardés des mendiants se vautrant, dans le temps de la conception.'
1706, 22 février. Bernot. Inhumation de Nicolas Dasnière, dit le Laonnois, capitaine des gardes de la gabelle establis à Bernot, lequel a esté tué dans une rencontre par des faux sonniers ….
1720. Le Nouvion. Le curé du Nouvion, Roland Hippe est victime d'une singulière cabale de la part des habitants, qui l'insultent et font du charivari devant sa maison, en disant '… qu'il était un huguenot, un calviniste, qu'il fallait le chasser, qu'il ne baptiserait plus leurs enfants'.
1743, 22 septembre. Landouzy-la-Ville. Marie Pécart, âgée d'environ 42 ans, Veuve de Gilles Jacquemin, soldat du Roy de Prusse, a abjuré les erreurs calvinistes qu'elle avait eu le malheur d'embrasser depuis l'âge d'environ treize ans auquel elle avoit été conduite en Pusse…'
1675, 14 mai. Aubenton. 'Décès d'un 'petit allemand de nation, cléron dans le régiment de Senlis dont l'on a sceu scavoir le nom ny le lieu de sa naissance, lequel a été tué fortuitement d'un coup de fusil à l'âge de douze à treize ans.'
1785, 8 décembre. Jeantes. Abjuration. 'J'ai reçu Isaac Brimbeuf par cy-devant faisant profession de la R.P. à la confession de la foy catholique, apostolique et romaine absoue de l'hérésie …. En présence des paroissiens dudit lieu et commencement de la messe'.

Les autres arrondissement à l'avenant.

Il faut remarquer qu'il n'a rien fait des textes importants que je cite par ailleurs, c'est à dire l'acte de confirmation des enfants de Parfondru en l'église de Bruyères, et surtout le rapport du curé de Braye en Laonnois à l'occasion du mariage de l'orpheline Geneviève Migrenne, dont le père avait mystérieusement disparu au moment de sa naissance. Il est toujours resté muet sur ses antécédents et collatéraux.



7 LES FANTAISIES DE L'ÉTAT CIVIL

Lors de mon mariage en 1963, ma mère fit cette remarque à l'adjoint au maire qui officiait : "Vous n'avez pas dit son épouse lorsque vous m'avez citée en tant que mère du marié", faisant référence à mon père. Il lui fut répondu que la mention ne figurait pas sur les papiers fournis. Or ils s'étaient bel et bien légitimement mariés à Montchalons, en 1933. Mettant le nez dans leur livret de famille, je découvre alors qu'il est surchargé en rouge. Ma mère avait, en son temps, fait rectifier une erreur de copiste, celui-ci l'ayant fait naître à Saint-Michel, dans la Meuse. Or il n'y a pas de Saint-Michel là-bas, mais un Saint-Mihiel, où elle est née. Lors de son mariage, copie de l'acte fut envoyée, où ça ? et finit par atterrir à Saint-Michel, dans l'Aisne. Inconnue au bataillon, poubelle. Et pas d'annotation à Saint-Mihiel.

Ayant promis à ma mère, vexée, de réparer cette anomalie, j'adresse une liasse de paperasse à Saint-Mihiel en demandant rectification. Rectification exécutée, m'écrit-on en retour, assez rapidement. Point final ? point du tout.

Au décès de mon père, en 1998, repaperasse et, oh, stupeur ! la copie d'acte expédiée de Saint-Mihiel établit le mariage de mes parents en 1963 ! À un chiffre près, vous me direz….

Et c'est reparti pour un tour, et finalement rerectifié, après appels pressants au cabinet du Procureur de Bar-le-Duc, car il ne s'agissait que d'une rectification d'acte, urgente et faisable dans l'instant, et non pas d'une procédure civile ou pénale. Ce qu'il a fallu démontrer.

Entre temps, la mairie d'Orgeval, à ma demande, me fournit une copie de l'acte de naissance de mon père et, oh, stupeur bis ! voici qu'il est déclaré marié avec l'épouse de son frère cadet, Louis. Tout est à recommencer. Je contacte la Mairie de Couvron où s'était marié ce dernier : pas de problème, il a la bonne épouse. Alors quoi ? Orgeval confirme la mauvaise interprétation. J'envoie donc une requête circonstanciée au Procureur de Laon afin de remettre les épouses respectives et respectables dans leur lit légitime. Silence. Après tout, il n'y avait pas de succession, donc pas de litige, et les autres étaient décédés, sans enfants. Quatre ans après, mon téléphone sonne. C'est Laon qui me demande pourquoi diable je leur avais posé cette question, puisque l'état civil d'Orgeval mentionnait le bon mariage. Et qu'il n'y avait donc d'erreur que de mon invention.

Que s'était-il passé ? probablement ceci : dans ces bleds humides l'acte d'état civil étant devenu chose rare, par deux fois, le Secrétaire de Mairie avait dû lire deux pages collées, attribuant la mention marginale du mariage de mon oncle à mon père, né sur la page d'avant. N'ayant pas encore vu ces registres de mes propres yeux, je m'étais dit que l'on revivait peut-être un aspect de l'épisode Amable décrit plus haut. Et je retiens la réflexion acerbe de ma mère ne cessant de répéter, contre toute évidence, que la Mairie de Montchalons n'avait pu commettre d'erreur au départ puisque la Secrétaire d'alors était son institutrice vénérée.

8 HISTOIRE BELGE

AM a toujours gardé une profonde affection pour Arthur, comme en témoignent ces vers tirés de 'À MON FRÈRE' , deuxième titre, après l'incontournable 'À MES VERS' du tout premier recueil, daté de Versailles, le 28 juillet 1868 :

Te souvient-il, Arthur, de nos jeunes années
Dont les jours s'écoulaient comme des fleurs fanées ?
Les rêves que la nuit nous donnaient comme don
Étaient à notre insu la clef d'un abandon.
Nous ne serions pas nés du sang d'un noir vipère,
Et notre mère aurait encore au fond du cœur
La sagesse qui fait d'une femme un vainqueur.
Elle a pleuré sur nous cette mère chérie,
Jusqu'au jour où le ciel redevint sa patrie.

Bien mauvais, même pour un débutant, mais fort révélateur.
Rappelons l'histoire : lorsque Louis François Stanislas Migrenne, de Bruyères, s'est retrouvé veuf et chargé de 7 enfants dont 6 fils, il est, sans tarder (deux mois presque jour pour jour) aller trouver femme à Athies. Les aînés n'ont pas eu l'air d'apprécier et deux d'entre eux, quittant le domicile familial, ont eu des carrières remarquables. Si le troisième, Alfred, fait l'objet de la plus grande partie de cette étude, il nous faut aussi parler du deuxième-né, Arthur Séraphin. C'était fin juin 1862. Arthur avait 19 ans. Il devait avoir des talents de cuisinier. Faute d'informations précises, nous ne pouvons que reconstruire, à la manière des archéologues, un parcours virtuel qui le mène par étapes vers le nord et en particulier à Bruxelles, où il épouse une native de Saint-Quentin, Louise Adèle Caron. C'est le mariage du cuisinier-maître d'hôtel et de la femme de chambre, selon toute probabilité.

Le couple prospère et se retrouve à Namur en 1876. Un placard publicitaire N° 3045, de huit centimètres sur six, paraît alors dans l'Écho de Namur, N°1008, début octobre. On se met à son compte. Le lecteur est informé que MIGRENNE-CARON, chef de cuisine à l'hôtel d'Harscamps (le palace namurois de l'époque) a l'honneur d'informer le public qu'il vient d'ouvrir rue Saint-Jean, 12, à Namur une maison de comestibles, conserves alimentaires et primeurs, volailles, gibiers, fruits, etc. Il sera constamment pourvu de galantines truffées ; jambons d'Ardenne, langues de bœufs, et toutes espèces de saucissons, en gros et en détail. Il peut également fournir du jour au lendemain toutes autres marchandises. PRIX TRÈS MODÉRÉS.

Fixé à Namur, Arthur a la bougeotte prospère et change souvent de rue. Je dois à René Dejollier, auteur, chez Wesmael-Charlier, d'un Namur en cartes postales publié en 1981 : Une Pensée de Namur, des agrandissements de vues nous le montrant établi Boulevard d'Omalius, à l'enseigne A. MIGRENNE COMESTIBLES et Rue de Fer, en plein centre. En 1912, l'Ami de l'Ordre, dans un encadré noir de treize centimètres et demi sur neuf (la maison a prospéré, mais les encarts publicitaires sont tous plus grands que 36 ans plus tôt) nous apprenons que la Maison MIGRENNE rue de Fer, 50-52, Namur, TÉLÉPHONE 51 (fait) ENTREPRISE DE DÎNERS & BANQUETS FOURNITURE COMPLÈTE DE MATÉRIEL ON REPREND TOUS LES GIBIERS.

Entre temps Arthur Séraphin, veuf Caron en 1876, avait épousé Joséphine Chérêt, (pas la banlieue de Bruyères, mais native de Huy) en 1877. Un avis annonce son décès en date du 24 février 1912, après une longue et pénible maladie, administré des Sacrements de Notre Mère la Sainte Église. De Louise Caron, Arthur Séraphin avait eu une fille Léopoldine Louise, née à Bruxelles en 1874, dont nous reparlerons. Deux autres filles, toutes deux prénommées Estelle meurent en bas âge entre 1876 et 1880. De Joséphine Chérêt, il a un fils, Arthur Henri Adolphe, né en octobre 1881 et qui décèdera en 1942, sans descendance.

Quarante ans après, lors de ma visite à Namur, j'ai pu rencontrer diverses personnes qui se souvenaient parfaitement de ces fameux traiteurs, fournisseurs du roi, et personnages influents au vu de la bâtisse en faux normand qu'ils occupaient sur les hauteurs cossues. Leurs sépultures sont toujours soigneusement entretenues 'aux frais de la commune' dans un des carrés du cimetière.

Ce qu'il faut remarquer : deux publicités datées 1876 et 1912 ; deux dates correspondant, l'une au premier veuvage d'Arthur l'aîné, l'autre à son décès. Ce qui dénote un sens certain du médiatique, dirait-on de nos jours. 'Mourez toujours, nous faisons le reste… ' Effet d'annonce.
On dit aussi que le second Arthur avait joué un rôle politique important, qu'il avait été décoré, et que la famille détenait une collection de memorabilia de l'époque napoléonienne. Mes recherches auprès des musées et organismes officiels de Belgique n'ont donné que des réponses négatives. Il est dommage que la seule branche qui soit restée en contact étroit avec eux soit maintenant disparue, pour les parents, alors à Amiens, et que leur descendante se soit volontairement fondue dans le décor par la suite pour des raisons personnelles, au demeurant fort respectables.

La mise en ligne de données d’archives concernant les guerres tarde en France, mais est plus libérale en Grande-Bretagne et nous trouvons en mars 2008 un site des archives militaires britanniques relatives à la Guerre de 14. Le mystère des décorations y est levé. Il s’agit de décorations anglaises, à savoir :

a)  Migrenne Arthur  pour services dans le corps des French agents : British War Medal. Sans date.

b) Dandois,/Arthur Migrenne : Victory Medal (argent). Pour aide apportée aux prisonniers de guerre. Sans date, mais médaille répertoriée IV. 692. 103/2 ?

c)  Dandois Jeanne (épouse du précédent) : French agents : British War Medal.

      d) Dandois Louis (son frère/père ?) Belgian agents : British Star Medal. Sans date.

Mais le monde est petit. Parmi mes contacts avec les Migrenne activement intéressés par ma démarche il en est un qui, s'étant mis à la collection de cartes postales, déniche il y a peu une pièce rarissime : une carte des 'Trois Poètes'. Sans se poser de questions, il m'en envoie reproduction photographique recto-verso. Bingo ! En effet, deux ans plus tôt, une exploration du Web a révélé l'existence d'une imposante généalogie Vrithoff en néerlandais. On m'envoie copie intégrale des 15 pages (je n'étais pas encore dans le coup à l'époque) et j'y découvre, page 5, qu'un avis de recherche était lancé au sujet d'une Léopoldine Louise Migrenne, née à Bruxelles le 23 02 1874 et décédée à Marcinelle le 04 02 1953. De la carrière de la demoiselle, fille aînée d'Arthur Séraphin, je n'avais aucune trace. Et voici que j'apprends qu'elle a épousé à Bruxelles le 29 04 1907 Joseph Clément Félicien Vrithoff, né à Namur le 12 08 1877, et décédé à Montignies-sur-Sambre le 06 07 1959. Or, la partie correspondance de la carte postale écrite et signée de la main d'Alfred Migrenne nous dit, en date de Guise, le 10 08 1910, reçue à Namur le 11 :

Chers, Le papa est arrivé franco de port en France. Nous le reconduirons de même chez vous. En attendant on vous embrasse. Signé A. Migrenne, et adressé à Monsieur Félicien Vritof, Boucher, rue de Fer à Namur Belgique.
Maintenant que la moindre paperasse est mise aux enchères sur le web, les Migrenne de Namur refont surface : une carte postale de magasin à l'enseigne A. MIGRENNE COMESTIBLES adressée, sans date, à Monsieur Arsène Migrenne, Chef de Station, à Hirson, m'a échappé, mais j'en ai photocopie. Il doit s'agir du premier magasin de la Rue de Fer après le Boulevard d'Omalius. De ce magasin est issue une facture sur papier à en-tête BOVRIL, dont je possède aussi photocopie. (Arsène est le père du Jean Migrenne de 'chez Nathan').
La maison Migrenne était donc devenue une affaire de famille ou étaient associés le frère et la sœur.

Contactés en Belgique, les descendants n'ont pas donné suite à mon appel téléphonique suivi de courrier. Peut-être m'apprendront-ils un jour ce qui a pu advenir de l'héritage côté collections...?

À propos de téléphone. René Dejollier reproduit dans son ouvrage, page 166, l'annuaire téléphonique de Namur (une seule page).

Liste des abonnés raccordés au réseau au 1er mars 1877 : N° 62 Migrenne, gastronome, rue de l'Ange.

Page 38 il nous apprend aussi l'existence de la Maison Vrithoff et Wilmet, ciriers (fabricants de cierges) mais aussi entrepreneurs de pompes funèbres. Quand on sait que 'cimetière' en flamand, se dit 'vrithoff/vrijthoff/vrijthoff', autre mot pour 'kerkhof'…

Question : qui fut le deuxième Migrenne, et le premier en France, à figurer sur un annuaire téléphonique ET QUAND ?

9 QUI EST QUI ET D'OÙ ?
   TOUS COUSINS


De plus en plus de recherches sont faites sur les registres d'état civil, chacun voulant se repérer dans l'échelle des générations. Il y a ceux, comme moi, qui ne s'intéressent qu'à l'ascendance patronymique mais qui ne dédaignent pas les 'hors-d'œuvre de l'état civil', comme l'écrivait AM il y a un siècle. Pas seulement les hors-d'œuvre, en tant qu'anecdotes transcrites entre les actes, ou en marge de ceux-ci, mais aussi les rapprochements que l'on peut faire, ou déductions que l'on peut tirer en en lisant soigneusement le contenu. Et il y a ceux qui ouvrent l'arbre vers le haut en s'attachant aux alliances dans leurs ascendances paternelle, maternelle et/ou collatérales.

En cette fin d'année 2006, un message de Généanet me signale que le fruit de nouvelles recherches ayant abouti au repérage de divers porteurs du nom Migrenne vient d'être mis en ligne. L'auteur, Daniel Dupuis, ayant été contacté, je découvre qu'il s'agit d'un natif de Bruyères-et-Montbérault, adepte de la seconde école, qui est allé explorer les registres d'Athies-sous-Laon. Nous correspondons et je reçois copie des actes porteurs de signatures ou mentionnant le nom de divers Migrenne, agissant en qualité de témoins. Nous ne sommes pas en relation de sang directe ou par alliance proche.

Athies… deuxième nid Migrenne, qui prend la relève de Parfondru où la lignée s'étiole, à partir de la seconde moitié du 19ème siècle et en restera le foyer majeur jusqu'à la diaspora finale vers la toute fin du 20ème siècle. J'ai expliqué pourquoi et comment par ailleurs (voir descendance de Louis François Stanislas Migrenne et Eudoxie Daret, 7 enfants) (H 39 et 40) .

Or donc, sur ces actes, on apprend, par exemple, le mariage de Constant Bruaux avec Marie Olive Lebègue, en date du 27 mars 1873.

Constant, 25 ans, libéré des obligations militaires, est employé des contributions indirectes. Il a pour témoin son frère Désiré, âgé de 26 ans, brigadier de gendarmerie à Versailles. Constant est donc né en 1847 (le 4 septembre) et Désiré en 1846. Première conclusion : ces gens-là avaient de l'instruction, suffisamment pour accéder à ces fonctions. La famille devait donc se détacher de la masse des journaliers paupérisés d'alors.

Nous apprenons que leur père xxx Louis Joseph Bruaux est décédé à Athies le 26 mai 1848. Et si leur mère a dû s'y coller seule ou secondée, elle n'en a pas pour autant négligé leur éducation, vu ce que nous venons d'écrire. Ils ont au moins été à l'école. Sauf que cette dame, qui répond aux prénoms assez extraordinaires de Victoire Pacifique (Gouviaux,) est déclarée être décédée le 14 janvier 1865 au Mexique, à Puebla. Le courrier et l'état civil fonctionnaient bien en ce temps-là. Petit rappel d'histoire de France : Napoléon III se lance dans son expédition mexicaine en janvier 1862 et les troupes débarquent à Vera Cruz. En mai, le général de Lorencez ne réussit pas à prendre Puebla, sur la route de Mexico. Forey, son successeur, emporte enfin la ville en mars 1863. En 1864, Bazaine devient commandant en chef. On peut donc supposer que la Veuve Bruaux est partie là-bas dans les fourgons de l'armée, non remariée. Cantinière ou concubine d'officier ? L'armée française évacue piteusement le Mexique en 1867.

En 1862, les 2 garçons avaient 15 et 16 ans. Qui s'est occupé des enfants après son départ ? Mystère. Qui l'a secondée auparavant ? Certainement quelque militaire en garnison à Laon ou aux alentours. Gradé peut-être, mais financièrement à l'aise, et pas mauvais parâtre, semble-t-il, puisque l'un des fils a fait carrière. Côté jeune mariée : il a fallu une dispense car elle n'avait que 17 ans et 5 mois. Elle est fille de Ferdinand Florentin Lebègue, manouvrier, et de Rose Rosalie Bruaux, repasseuse. Prolétaires. Et cousins du marié. À quel degré ? Daniel Dupuis le sait peut-être. Ces deux parents, nous dit l'acte, affirment…conjointement avec les témoins ci-après nommés, sous la foi du serment, qu'ils ignorent le lieu du dernier domicile et celui où sont décédés les aïeux de l'épouse. Pourquoi pas ? Sauf qu'il n'est jamais fait mention des grands-parents dans les actes de ce genre. Ce qui signifie que la rumeur publique devait avoir eu vent de quelque mystère ou affaire louche. Le généalogiste que je suis peut citer, mariée à Braye-en-Laonnois le 18 novembre 1704, à Pierre Migrain/enn/e, une Laurence Lebègue qui décède en 1716. Il y a des Lebègue sur les registres de Braye. Et voir plus bas.

Nous voici revenus aux Migrenne qui m'intéressent, ceux issus de la souche de Parfondru. En 1860 il y a belle lurette que les deux branches n'ont plus aucune relation et celle de Braye s'éteint d'ailleurs à cette époque-là.

L'acte est signé par, entre autres et en tant que second témoin du marié, Aristide Migrenne, âgé de 32 ans, tisserand à Parfondru et cousin germain du futur. Comment se fait-il ? Eh bien, si Louis François Stanislas Migrenne, résidant à Bruyères, mais né à Parfondru, est allé chercher sa seconde femme, Flore Delvalez, à Athies où il l'a suivie, c'est parce que des liens existaient : un oncle d'Alfred, Aristide François Antoine Migrenne avait épousé une Veuve Cuvilliers, d'Athies et une fille leur est née là-bas en 1835. Ils devaient connaître les Delvalez. Dans la foulée, l'un des fils de Louis Stanislas, le quatrième, François Stanislas, y épousait le 20 octobre 1871, Marie Eugénie Adélaïde Bruaux, dite' la Marie des Sables', d'après le quartier dont elle était originaire. François Stanislas, dit 'le père Marin' fut blessé à Laon lors de l'invasion prussienne (incident relaté dans LES HÉROS SANS HISTOIRE) et le couple a laissé une mémoire tout à fait honorable, sans jamais atteindre à quelque fortune que ce soit, mais sans prolétarisation.

Aristide, cousin germain du père de François Stanislas, est donc seulement cousin au second degré et par alliance du fils Bruaux, le jeune marié. La Marie des Sables, née vers 1851, ne pouvant être la sœur du marié, doit être sa cousine germaine…

La conclusion est que ces familles nombreuses étaient nécessairement très liées. Voici d'autres indices : en septembre 1880, Toussaint Gustave Frédéric Migrenne, frère de François Stanislas et premier de la fratrie, signe en tant que voisin l'acte de décès d'un enfant né d'une Marie Rose Bègue… Cela ressemble à du déjà vu. Il faut garder en mémoire le fait qu'ils étaient peu, alors, à savoir lire et écrire, à savoir même les coordonnées et le nom exact de leurs parents, a fortiori de leurs grands-parents… Bégue… Lebègue…Rose… En 1886 (?) Henri Georges Migrenne, fils d'Henri Georges, lui-même cinquième frère et sixième des sept enfants déjà mentionnés, est cité comme premier témoin d'un mariage. Il ne sait ni lire ni signer. Au bas de l'acte on trouve un Delvalet… et un Leleu (il y en a à Braye-en-Laonnois, alliés aux Migrenn/ain/e, etc. de là-bas.) Et le 28 décembre 1877, Louis Alfred Migrenne, alors cantonnier à Athies, troisième de la fratrie, cosigne un acte avec Claude et Séraphin Bruaux, tous deux sabotiers à Athies, respectivement nés en 1836 (?) et 1841(?) Alfred était voisin des Bruaux… sabotiers, pas fonctionnaires. La Veuve Bruaux ci-dessus nommée avait visé haut. Tous cousins, on vous dit…